Marché local
2021-06-10
Une sombre histoire de pêche illégale et d’esclavage en mer

Une sombre histoire de pêche illégale et d’esclavage en mer

En mars dernier, la sortie du documentaire Seaspiracy sur la plateforme Netflix a suscité les émois des médias et des citoyens. Ali Tabrizi, par son regard, nous révèle une facette sombre et souvent dissimulée de la pêche industrielle : l’esclavagisme. En effet, en raison du déclin des captures de poissons — les navires doivent parcourir des distances de plus en plus longues pour dénicher des prises —, nombre de pêcheries ont recours au travail forcé et à la pêche illégale pour maintenir leur rentabilité. La pêche à la crevette en Thaïlande est un bon exemple des terribles pratiques d’esclavage qui ont cours encore aujourd’hui. Comme les « diamants de sang » dans certains pays d’Afrique (en Sierra Leone, au Botswana, en Angola, en République démocratique du Congo), les « crevettes de sang » font des ravages dans les mers et océans.

Dans Seaspiracy, Tabrizi nous rappelle l’existence de l’esclavage en mer, mais cette pratique n’a rien de nouveau en soi. En 2019, l’ancien journaliste du New York Times, Ian Urbina, publiait le livre The Outlaw Ocean (La jungle des océans) qui nous entretient de la misère des océans, allant de la piraterie aux travailleurs abandonnés, en passant par l’esclavage et la pêche illégale. Par l’entremise d’une enquête internationale, Urbina nous révèle les pires travers de l’humanité dont nous sommes complices quotidiennement. En entrevue avec Alexandre Shields, en novembre 2019, Urbina explique : « J’avais une petite idée de l’esclavage en mer, en raison des journalistes qui ont enquêté sur le phénomène avant moi. Mais la cruauté abjecte que j’ai vue de mes yeux et les effets durables sur les hommes que j’ai rencontrés me hantent depuis la fin de mes reportages. Les mauvais traitements dont sont victimes les hommes qui aident à remplir nos assiettes de produits de la mer ont été pour moi un choc. »

Pour réaliser son enquête, Urbina a sillonné vingt mers et cinq océans en cinq ans. Prétextant s’intéresser au travail des hommes en mer, le journaliste a réussi à s’inviter sur plusieurs navires esclavagistes. Il y a vu des hommes qui, forcés de s’endetter pour traverser de façon illégale les frontières et se trouver un emploi, se retrouvent prisonniers de bateaux de pêche pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. En fait, la diminution des stocks de poissons est en partie responsable de l’accroissement de l’esclavage en mer, car « les entreprises et les capitaines se sont de plus en plus tournés vers le travail forcé pour réduire leurs coûts », ce qui permet d’offrir aux consommateurs des produits au plus bas prix possible. Le Canada fait d’ailleurs partie des pays bénéficiaires de ces pêcheries illégales qui bafouent les droits humains.

Les citoyens et consommateurs sont ainsi des complices du problème de l’esclavage en mer et de la violence exercée sur d’autres individus. En consommant des produits comme les crevettes de Thaïlande, nous encourageons le travail forcé : nous sommes les complices d’une violence sans nom. Ian Urbina souligne que dans un contexte de raréfaction des ressources, la pêche illégale prend toujours plus d’ampleur : « Le commerce illicite des produits de la mer est mondialement prospère, avec un chiffre d’affaires annuel estimé à 160 milliards de dollars. »
Alors qu’actuellement, plus de 90 % des stocks de poissons sont surexploités ou exploités à leur niveau maximal (données de la FAO), il serait prévisible que les pêcheries illégales augmentent, surtout dans un contexte où la demande s’accroit de jour en jour, alors que les ressources se font de plus en plus rares. Mis à part l’esclavage qui est absolument inadmissible, d’autres formes de violence ont aussi cours en mer ; chaque année, des milliers de marins sont attaqués, kidnappés ou même tués, des travailleurs se retrouvent aussi abandonnés sur des cargos qui ont été délaissés par leurs propriétaires.

Cette réalité sans aucune joliesse fait peine à voir. Et vivre dans le déni de cette violence exercée en milieu marin constitue une véritable hypocrisie. En tant que consommateurs, nous avons le devoir de nous éduquer et de prendre conscience des répercussions de nos choix. Peut-on, en toute conscience, continuer de consommer des ressources qui impliquent de bafouer les droits humains ? Quoi qu’il en soit, nous sommes collectivement dépendants des océans, alors nous devons réfléchir à une façon saine de rétablir l’équilibre dans les mers et les océans, et d’infléchir les sévices qui se produisent jour après jour en zone maritime.

Articles précédents

Chez Robin marché local vous vivrez une expérience qui ne vous laissera pas sur votre faim!